L’alpinisme, aux yeux des pionniers de l’Angleterre victorienne, était plus qu’un sport. Diversification des pratiques, spécialisation, compétition, rationalisation de la performance, marchandisation… dans quelle mesure ces évolutions perceptibles dans de nombreux loisirs concernent-elles nos pratiques de montagne ? Que révèlent-elles de la marche de nos sociétés ? Que nous disent-elles de notre regard sur le milieu naturel ? Quelles perspectives esquissent-elles pour l’avenir ?

 

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Echo et Narcisse, par Etienne JAILLARD

On raconte qu’il y a très longtemps, une nymphe des montagnes fut condamnée au mutisme, ne pouvant que répéter les dernières paroles entendues. Un jour, elle aperçut un beau jeune homme dont elle tomba éperdument amoureuse. Muette, elle ne put lui déclarer son amour ; trop occupé de lui-même, il ne lui prêta pas attention. Il périt noyé, elle mourut de langueur. 

 

Si elle nous a fabriqué au terme de bien des vicissitudes, la nature n’a cependant pas besoin de nous. Elle a ses règles écologiques, ses lois physiques, chimiques et biologiques, ses caprices, elle ignore son rejeton et ses états d’âme et nous survivra. Nous nous y aventurons, nous invitons dans un milieu qui ne nous attend pas, nous ignore et poursuit sa logique sans nous vouloir ni bien ni mal. La nature n’a pas d’intention, ne parle pas, et se prête à toutes nos interprétations. Le montagnard doit donc d’abord s’initier, observer, chercher à comprendre et à anticiper. Quelle que soit la familiarité qu’on en a, la nature garde une part d’imprévisibilité qu’il importe d’évaluer. Paul Keller dirait que le montagnard apprivoise et se confronte à l’altérité, ce qui implique de décentrer son regard, d’y faire entrer une part d’empathie pour mieux comprendre, d’apprendre par l’expérience. Au terme d’une période d’alpinisme engagé, Gilles Modica avait écrit un texte, La montagne muette [1], seule réponse aux questions existentielles qu’il s’y posait. La montagne est neutre, nous nous y mettons à l’épreuve, physiquement et mentalement, elle nous renvoie à nos doutes et nos capacités. L’immuable et le silence enseignent l’humilité.

C’est le goût pour l’imprévu qui me pousse en montagne, malgré les risques graves dont il est gros. Et c’est ce même plaisir que je cherche dans les voyages ou dans la lecture. On y sort de sa zone de confort, de ses habitudes ou de ses façons de penser, et on se confronte à l’autre, autres paysages, autres cultures, autre histoire, autres points de vue …[2] On y va le nez au vent ou parce qu’on nous en a donné envie, en s’y étant préparé ou en néophyte, en poursuivant un but ou par curiosité, mais ouvert à ce qui se présente, prêt à s’adapter à l’inconnu, à partager D’autres vies que la mienne. C’est aussi l’exercice plein et entier de sa liberté. Ni un pays ou ses habitants, ni un auteur ou son texte, ni la nature ne privent de la liberté de penser, de choisir et d’agir. On peut se réfugier à l’hôtel, se contenter des paysages, refermer le livre ou le terminer, insulter son auteur ou l’admirer, redescendre de la paroi ou poursuivre vers le haut. Tous choix qui ne dépendent que de notre seule responsabilité, de notre état d’esprit, de notre appréhension du moment, de notre perception de la situation. 

Beaucoup des nouvelles pratiques de la montagne, particulièrement celles qui rencontrent du succès (trail, escalade sportive …), ont en commun d’interposer entre le milieu naturel et l’homme, des aménagements qui à la fois réduisent les incertitudes du milieu naturel, guident le pratiquant sur des parcours organisés et lui permettent de se concentrer sur son activité. Ce faisant, elles suppriment l’imprévu, ce qui pour moi, enlève un aspect essentiel dans notre rapport à la nature. Plus besoin d’observation, d’apprentissage, ni de compréhension. On peut quitter la réserve mais aussi l’attention - « le respect et la prudence » dit L. Oreiller - qu’on a nécessairement vis-à-vis de l’inconnu, de l’autre, de l’imprévu, pour se consacrer à sa performance. S’il s’agit de grimper, sur le geste et l’équilibre, s’il s’agir de courir, sur ses pieds et son souffle. La nature devient décor, dans lequel évolue un sportif concentré sur lui-même. On y gagne en efficacité, en performance, en fierté d’explorer voire de repousser ses limites, en plaisir à le faire dans un cadre qu’on aime. On y perd l’excitation de sa curiosité, le plaisir du jeu et de l’adaptation, la liberté de choisir et la jouissance de sa responsabilité. 

Comme l’ont souligné beaucoup, cette évolution s’inscrit bien dans celle plus générale de nos sociétés : l’individualisme contemporain qui bénéficie à la consommation, le culte de la performance qui favorise la productivité et la sacro-sainte croissance, ou le rejet de l’incertitude qui, assimilée à l’insécurité, casse les cours des bourses et les flux de marchandise. On fabrique assurément un monde plus performant, mais aussi plus complexe et plus fragile, par manque de temps de réflexion, de recul et d’adaptabilité, comme le montre le présent immédiat. Ce qui a fait écrire à L. Sepúlveda : « Tout à l’air organisé à l’avance et nous perdons lentement la capacité de nous laisser surprendre et d’accepter la possibilité de l’inattendu. » 

L’évolution des pratiques de la montagne est fille de notre monde. Mais tous ces changements pourraient mener à troquer une expérience de vie pour une activité sportive, L’usage du monde pour des selfies, son rôle social pour un open space, et l’amour muet d’Echo pour le rêve de Narcisse. 

 

[1] Inédit

[2] « Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysagesmais d'avoir d'autres yeux, de voir l'univers avec les yeux d'un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d'eux voitque chacun d'eux est. » M. Proust, La Prisonnière (1923).

Etienne Jaillard, Mai 2020

De la sportivisation de l'escalade, par Gilles ROTILLON

Un vieux débat traverse l’histoire de l’alpinisme, celui de savoir s’il est un sport ou non. Entre Ruskin qui reprochait aux alpinistes d’avoir transformé les montagnes de la terre en champs de course et Mummery qui se disait capable de grimper au-dessus d’une décharge, mettant l’acte du grimper hors de tout contexte esthétique extérieur, on peut dire que les points de vue divergeaient. Les termes de ce débat ont varié au fil du temps en fonction des évolutions de la pratique, par exemple avec l’escalade artificielle qui, à son apparition dans les Dolomites, a été vécue comme un progrès reculant les limites de ce qui était grimpable, pour ensuite être décriée au motif qu’elle rendait accessible n’importe quelle paroi avec des « méthodes de charpentier » et aujourd’hui revenir à l’honneur dans les chroniques alpines sur les big walls grâce à un nouveau matériel éliminant le spit et réintroduisant l’aléatoire. En attendant sans doute la phase suivante où l’ascension en libre deviendra la seule forme validée socialement comme légitime, ce qui apparaît déjà avec l’ascension dans ce style d’anciennes voies artificielles comme Zodiac, Salathé ou le Nose au Capitan. On pourrait faire les mêmes remarques sur les ascensions glaciaires ou mixtes, en comparant la taille de marche qu’on enseignait il n’y a pas si longtemps à l’ENSA, le piolet traction qui la rend obsolète et le dry-tooling qui transforme la Gousseault-Desmaison aux Jorasses de grande voie engagée en course de la (demi) journée.

Ce débat prend aussi des formes nouvelles avec le développement de l’escalade dite sportive où la chute devient un facteur de progrès permis par l’équipement « béton » des falaises où elle se pratique, l’apparition des salles de bloc aux confortables tapis de réception et la généralisation du crash-pad en sites naturels de blocs. Il en a résulté une explosion du niveau technique, le 8a étant aujourd’hui loin du haut niveau, et le développement des compétitions (et des professionnels qui s’y adonnent), culminant avec l’inscription de l’escalade aux JO de Tokyo en 2020 et peut-être à ceux de Paris en 2024 si l’essai est jugé satisfaisant.

Le critère de satisfaction est précisément au cœur de ce débat sur la sportivisation. Pour les uns cette évolution est le signe d’un dévoiement de la pratique qui trahit les valeurs de l’alpinisme et « sportivisation » est un qualificatif dévalorisant. Pour d’autres les JO vont permettre, au contraire, de faire connaître l’escalade au grand public. Ainsi la FFME,qui n’est pas pour rien dans cette introduction olympique, parle dans son Plan stratégique olympiade 2017-2021 d’une vision : une ambition olympique au profit d’un développement global. C’est la théorie classique (mais fausse) de la locomotive où l’élite est censée entraîner la masse de par son rayonnement et du « rêve » qu’elle engendre. 

Cette théorie a d’autant de moins de chance de se vérifier que l’escalade qui va être présente aux JO est à des années-lumière de celle qui se pratique dans le monde entier et que si effet d'entraînement il y a, il faut se demander dans quelle direction. A mon sens, la raison principale ne vient pas du niveau des participants qui est évidemment très impressionnant et qui, s’il peut « faire rêver », ne peut en aucun cas devenir un objectif pour l’immense majorité des pratiquants qui se rendent bien compte que même s’ils s’entraînaient comme des forcenés, n’arriveraient jamais à réaliser les performances des professionnels que sont devenus les grimpeurs (et ce d’autant plus qu’il existe maintenant un système du haut niveau avec ses entraîneurs, ses médecins, ses diététiciens,… qui ne peut être fourni que par une fédération qui le réserve à ceux qu’elle détecte). La raison principale tient à l’évolution de la pratique de compétition qui est de plus en plus déconnectée de la pratique ordinaire. D’abord par le fait du format de l’épreuve aux JO qui combine trois formes de pratiques.

La vitesse, qui n’est pratiquée qu’en compétition par des grimpeurs qui ne performent pas dans les deux autres types de pratique et qui ne concerne pas du tout les grimpeurs amateurs (non seulement parce qu’ils ne sont pas intéressés, mais aussi parce que cette forme de pratique nécessite une voie normalisée qui n’est pas accessible aux grimpeurs ordinaires). Cette pratique est d’ailleurs en contradiction avec le principe même d’une activité olympique qui se justifie normalement par le fait qu’elle concerne un grand nombre de pratiquants dans un grand nombre de pays (c’est le caractère « universel » des JO). Ici, aucun de ces deux critères n’est vérifié. Ne correspondant à aucune pratique réelle, il n’y a évidemment à mes yeux aucune chance qu’elle serve au développement de l’activité. Quant à son caractère soi-disant spectaculaire, je renvoie à ce que j’en dit dans mon livre, La leçon d’Aristote. 

Le bloc est lui aussi de plus en plus déconnecté de la pratique du plus grand nombre. La raison en est qu’il évolue vers une gestuelle gymnique à base de saut et de mouvements de coordination où la préhension et la tenue de prise deviennent moins importantes, ce qui l’éloigne des lieux naturels (d’autant plus que les prises utilisées sont propres aux blocs artificiels et ne se trouvent pas dans la nature). Ce style de grimpe impose de plus des chutes qui nécessitent des tapis de réception, ce qui la réserve à des salles. Et comme les salles, compte tenu des investissements qu’elles impliquent, sont majoritairement privées, le bloc aux JO pousse vers la marchandisation comme la forme dominante de pratique. Il ne s’agit pas de critiquer cette forme de grimpe souvent intéressante et ludique, mais de noter qu’elle n’est pas vraiment favorable à un développement associatif de masse.

La difficulté, quant à elle, est plus proche de l’escalade en falaise, même si elle est surtout une escalade en surplomb, impliquant une grande résistance qui est finalement le critère qui départage les grimpeurs. Ce qui frappe dans une compétition de difficulté c’est que tous les grimpeurs gambadent dans la voie et tombent d’un coup quand ils ont atteint leur limite de résistance. Il en résulte à mon avis un spectacle à la fois monotone (tant qu’ils ne tombent pas ils font tous les mêmes mouvements sans hésitations) et sans surprise car dans les finales, ce seront toujours les deux ou trois derniers qui gagneront : l’ordre de passage étant donné en raison inverse du classement en demi-finale, les meilleurs concourent en dernier et ce sont eux qui iront le plus haut (1). Il est clair que le grimpeur de base ne peut pas s’imaginer faisant ce même type de voie, qui de plus ne se trouve, là aussi, que lors des compétitions et dans des salles peu nombreuses. La pratique en milieu naturel est beaucoup plus riche en types de grimpe (dalles, fissures, dièdres… y sont présents en grand nombre alors qu’ils sont pratiquement absents sur les SAE de compétition) et beaucoup plus accessible en termes de niveaux (les compétitions proposent des voies à partir du 7C). L’effet d’entraînement n’existe pas sauf à imaginer que les spectateurs vont s’entraîner pour devenir comme les pros. Si c’est possible, ça ne peut être que marginal. Enfin, le résultat, qui s’obtient en multipliant les places aux trois épreuves ne correspond pas non plus aux pratiques habituelles en escalade où ce sont la cotation et le style (à vue ou pas) qui déterminent la performance.

Reste le spectacle qui peut intéresser le grimpeur mais pas l’inciter à faire pareil. Quant au public non grimpeur il ne peut qu’avoir une idée fausse sur la réalité de l’activité qu’on lui fait voir.

En restreignant l’escalade à ce qu’en présenteront les JO on ne risque guère de susciter un développement massif de l’activité et comme elle se déroule sur des SAE, si effet il y a ce sera d’abord dans les salles qu’il se fera sentir. On commence ainsi à trouver dans certaines salles des voies « new school », entendez avec des énormes lancers ou des courses sans les mains sur des prises de pieds qui éloignent encore plus de la pratique en milieu naturel et conduit à une autonomisation de plus en plus évidente de l’escalade en SAE.

Au final, ce n’est pas la sportivisation qui me semble devoir inquiéter les pratiquants. Le point d’orgue des JO utilisé comme un épouvantail par ceux qui souhaitent défendre « l’esprit » de l’activité (esprit d’ailleurs bien difficile à définir sans verser dans une forme ou une autre de spiritualisme), aura sans doute des répercussions sur la pratique de tous, mais moins comme un renoncement à des valeurs censées caractériser l’alpinisme ou l’escalade (valeurs elles aussi tout aussi problématiques à définir) que comme un approfondissement de la marchandisation de nos activités. Mouvement de fond qui est loin de ne concerner que les pratiques physiques et qui ne fait qu’approfondir ce que le développement de l’alpinisme a mis en place dès ses origines avec la création des compagnies de guides et celle du marché correspondant.

 

(1) Sans parler de la prise en compte d’une limite de temps, critère qui n’existe pas dans la pratique traditionnelle où l’objectif est de réussir la voie, peu importe le temps mis pour cela, alors qu’en compétition officielle, quelques secondes « hors délais » peuvent invalider la réussite, comme ce fut le cas pour Janja Garnbret aux derniers championnats du monde.

(2) Je ne dis pas que c’est dommage, c’est un constat. En revanche cela agrandit l’écart entre les deux types d’escalade et rend plus difficile le passage d’une forme à l’autre. Un très fort grimpeur de voies « new school » peut être très faiblesur des blocs ou des falaises en milieu naturel et réciproquement. Il peut y avoir un certain coût psychologique quand on passe du 7b en salleet devoir s’entraîner pour réussir du 5c, voire moins, en milieu naturel, ce qui peut encore plus éloigner les deux formes de pratique l’une de l’autre.

 

Gilles Rotillon, Mars 2019

© 2019 par Eloïse Durand